L’IA générative a définitivement cessé d’être une simple promesse futuriste pour s’imposer comme le moteur d’une transformation marketing concrète et à grande échelle. Au carrefour de la performance technologique et de la haute exigence artistique, la collaboration étroite menée entre L’Oréal et Google redéfinit aujourd’hui en profondeur les contours du marketing moderne. En bousculant les frontières traditionnelles du brief et de la production, cette alliance donne naissance à une vision hybride, où l’algorithme ouvre de nouvelles perspectives créatives à l’imagination humaine.
L’Oréal a collaboré avec Google afin de repenser quatre campagnes de marque phares avec des créateurs spécialisés dans l’IA générative. En bénéficiant d’une véritable « carte blanche », chaque artiste a pu déployer ses propres codes et sa sensibilité visuelle, prouvant que les modèles GenAI nourris par des environnements de marque forts peuvent se plier aux exigences d’une charte graphique rigoureuse tout en ouvrant des horizons esthétiques totalement inédits.
Pour comprendre cette révolution de l’intérieur, nous avons croisé les regards de Thomas Alves Machado, GenAI Content Global Director chez L’Oréal, le duo d’artistes Antoine Berry Mouton et Nicolas Ney de Magnane Studio, les artistes Olga Baranova et Julie Wieland, ainsi que Charlie Montagut et Yoann Chevreuil, fondateurs du studio ComboCombo. Ensemble, ils nous ouvrent les coulisses d’une aventure captivante qui mêle audace, rigueur du cadre et surprise algorithmique.
La genèse de CreAItech : l’agilité d’une startup au cœur d’un géant
L’aventure commence il y a trois ans, en plein cœur de l’explosion de la GenAI. Face à l’émergence de modèles capables de générer des visuels de haute qualité à partir de requêtes textuelles et visuelles, le groupe L’Oréal fait un pari audacieux : anticiper plutôt que subir. Thomas Alves Machado se rappelle la prise de conscience initiale : « il est apparu évident que ces technologies allaient transformer radicalement les métiers de la création et du marketing, et qu’il fallait s’organiser immédiatement pour en faire un levier de compétitivité et d’innovation ».
Fidèle à sa culture d’innovation, L’Oréal choisit alors une approche profondément humaine et organique. Plutôt que d’imposer des processus rigides, le groupe structure une cellule agile, pensée comme une véritable « grosse startup » interne. En s’appuyant dès le premier jour sur l’expertise de partenaires stratégiques comme Google et des capacités de modèles comme Gemini, cette équipe commence à tester, à apprendre de ses erreurs et à imaginer un écosystème sur mesure.
La GenAI apporte une cohérence indispensable là où les besoins de contenus internationaux étaient autrefois complexes à délivrer et piloter
C’est de cette impulsion qu’est né le programme CreAItech. Aujourd’hui, l’outil a changé de dimension : plus de 24 000 collaborateurs l’utilisent à travers le monde, et plus de 5 000 d’entre eux l’utilisent chaque semaine comme un compagnon de travail quotidien. L’intérêt d’une telle centralisation ? Disposer d’un point de contact unique pour fluidifier la création locale tout en protégeant l’image de marque. Comme l’explique Thomas Alves Machado, cette plateforme permet d’encadrer rigoureusement les droits et les usages, « une cohérence indispensable là où les besoins flux de contenus internationaux étaient autrefois complexes à délivrer et piloter ». Grâce à ce socle technique sécurisé développé avec des partenaires comme Google et Adobe, les équipes bénéficient d’une couverture de propriété intellectuelle essentielle pour diffuser sereinement leurs assets.
L’alliance avec les artistes IA : quand la tech rencontre l’artisanat numérique
Mais la technologie n’est rien sans le supplément d’âme que lui insufflent les créateurs. Pour éviter l’écueil d’une standardisation des contenus, L’Oréal a pris le parti de connecter directement ses marques avec la communauté émergente des artistes IA. Pour Thomas Alves Machado, ces nouveaux profils, souvent venus du cinéma, de la photographie ou du motion design, réinventent l’artisanat visuel. « Loin d’avoir peur du changement, ils s’emparent de l’outil pour repousser les limites de l’imaginaire de marque. »
Parmi ces pionniers, l’artiste Olga Baranova a rejoint l’aventure d’une manière singulière. Repérée à New York lors des Google Flow Sessions (une résidence de création de six semaines initiée par Google), elle a été invitée par L’Oréal à poser son regard sur quatre marques emblématiques du groupe pour concevoir une expérience interactive unique présentée à Vivatech.
Cette vision d’un artisanat numérique rigoureux est partagée par l’artiste Julie Wieland, également partie prenante du projet. Pour elle, l’IA générative n’est pas un substitut, mais une véritable extension de sa palette : « Ce qui m’enthousiasme dans le fait de travailler avec l’IA générative en tant qu’artiste, c’est qu’elle me permet de créer des univers et des récits visuels qui ne m’étaient pas accessibles auparavant. Elle devient le prolongement de ma boîte à outils créative, tout en gardant ma vision artistique et le storytelling au centre de tout. Plus que de changer ma façon de créer, je pense qu’elle a élargi le champ de ce que je crée. »
Cette rencontre entre l’exigence industrielle et la liberté artistique donne naissance à un processus de co-création inédit, où l’artiste accepte de dialoguer avec l’imprévu. Antoine Berry Mouton et Nicolas Ney de Magnane Studio, tempèrent l’illusion d’une baguette magique algorithmique : « traduire exactement ce que l’on a en tête s’avère particulièrement complexe, surtout en vidéo où la lumière et les mouvements de caméra gardent leur part d’indépendance ». Pour surmonter ces aléas et atteindre la perfection visuelle, le studio n’a pas hésité à générer près de 500 séquences pour réaliser ses films.
L’IA introduit ainsi une dimension de sérendipité qui déplace subtilement le rôle du créateur. Olga Baranova décrit ce basculement : « à force d’itérations, la machine fait surgir des propositions graphiques totalement inattendues, transformant progressivement l’artiste en un curateur chargé de dénicher la poésie dans le flux des algorithmes ». C’est ce que confirme le duo de Magnane Studio, pour qui « tout le jeu consiste à trouver le point d’équilibre parfait entre sa propre sensibilité artistique et le hasard provoqué par la machine, en apprenant à la guider comme on accompagnerait un jeune collaborateur ».
Pour atteindre ce niveau de qualité dans un secteur aussi exigeant que la beauté, Nicolas Ney conseille d’appréhender l’outil avec patience et pédagogie : « il faut appréhender l’IA presque comme un stagiaire. Privée d’un contexte précis, elle livrera un résultat totalement hors sujet. ». Il ajoute : « le secret réside dans l’entraînement du modèle : nous devons le nourrir continuellement de références visuelles fortes, car sans cette substance artistique, une IA n’est rien. C’est un ping pong permanent entre l’IA et notre expertise en dessin, 3D et photo ».
Cette posture d’équilibriste entre maîtrise technique et liberté poétique est précisément l’ADN de Charlie Montagut et Yoann Chevreuil, fondateurs du studio ComboCombo, spécialisé en création IA générative qui compte également parmi les studios résidents du programme Google Flow, terrain d’expérimentation, qui vient, en retour, irriguer leurs productions de marque. Leur studio est né d’un pari proche de celui de L’Oréal : plutôt que de subir l’arrivée de ces nouveaux outils, en faire un terrain de jeu créatif à part entière, sans jamais sacrifier l’exigence artisanale du métier.
Ils résument cette philosophie de co-création hybride : « Nous aimons nous définir comme un studio augmenté, parce que nous sommes responsables du sens que nous donnons à nos images. C’est un actif stratégique : l’IA peut tout créer, sauf le pourquoi. Nous questionnons donc chaque image et chaque vidéo générées. Nous proposons des workflows qui permettent d’exercer du contrôle sur les IA pour les marques ; mais nous essayons également de ne pas les contrôler pour les explorations du studio. C’est dans cet entre-deux que nous défendons une vision, une vérité : celle d’un terrain préparé qui supprime l’approximation et apporte du sens, du style, de la précision et de la magie autour de la création. Elle devient ainsi plus juste. »
Sur les productions de marque, cette exigence se traduit par des workflows créés sur-mesure pour chaque projet avec des langages et des outils qui cadrent l’IA pour en extraire de la précision plutôt que de l’approximation. Dans leurs explorations studio, le duo cultive au contraire une liberté plus frontale. Ils ajoutent : « Au fond, les productions exigeantes reviennent toujours à la même racine : la distinction. L’enjeu majeur, s’il fallait en choisir un, n’est pas de créer du beau ou de chercher l’effet de surprise. C’est notre capacité de curation, à choisir et à éditer qui fait la différence. Ce qui revient finalement à questionner sans relâche le sens (au propre et figuré) et à affirmer un goût pour distinguer ce qui compte le plus ».
Exploration vs production : la nouvelle grammaire des workflows marketing
Pour les professionnels du marketing, cette nouvelle donne implique de réécrire les règles traditionnelles du processus créatif en distinguant soigneusement deux temporalités bien distinctes.
En amont, le temps est à l’exploration pure. Thomas Alves Machado insiste sur la nécessité de libérer cette phase des indicateurs de productivité classiques : « l’objectif n’est pas d’aller plus vite, mais d’aller plus loin, d’explorer de nouvelles ambitions créatives sans chercher à remplacer l’humain. En permettant de matérialiser instantanément des concepts visuels variés, l’IA enrichit le dialogue entre la marque et ses agences. Elle remet la stratégie créative au centre du jeu et élimine les frustrations des briefs abstraits en rendant les intentions immédiatement tangibles et concrètes pour le top management ».
Il faut dépasser une idée reçue trop largement répandue : celle d’une technologie uniquement dédiée à la réduction des coûts ou à l’exécution de « coups » marketing éphémères.
En aval, la logique s’inverse pour laisser place à l’efficacité opérationnelle de la production. Dans cette phase, la GenAI devient un accélérateur remarquable, réduisant les délais et optimisant les coûts. Associée à l’automatisation, elle permet de concevoir des assets e-commerce « beaucoup plus rapidement, tout en élevant considérablement leur niveau esthétique ». Et pour obtenir le meilleur résultat possible, le groupe L’Oréal mise sur l’hybridation en confiant le décor à l’IA et la rigueur du produit à la 3D. Le marketing concilie ainsi le rêve et la précision.
Éthique : préserver la vérité de la beauté
Si l’IA permet d’ouvrir les vannes d’un imaginaire sans limites, L’Oréal a tracé une ligne rouge éthique infranchissable dans sa charte : la GenAI s’arrête là où commence la représentation de l’humain.
Thomas Alves Machado rappelle cet engagement : « En œuvrant dans le domaine de la beauté, le groupe fait le choix absolu de la transparence. Nous sommes convaincus que la représentation de personnes réelles et l’authenticité physique dans nos campagnes produits sont fondamentales », affirme-t-il. L’IA magnifie les univers métaphoriques et les arrière-plans, mais l’authenticité des personnes réelles et la fidélité des résultats de nos produits restent le cœur battant de la marque. C’est une philosophie fermement ancrée dans le réel qui, selon lui, « est une ligne de conduite historique ».
IA, artistes et marques : de l’opportunité tactique à l’infrastructure stratégique
Pour réussir à l’ère de l’IA, il faut dépasser une idée reçue trop largement répandue : celle d’une technologie uniquement dédiée à la réduction des coûts ou à l’exécution de « coups » marketing éphémères. Si les gains de productivité sont indéniables, la véritable valeur de la GenAI se situe bien au-delà. Elle réside dans sa capacité à offrir un espace d’exploration inédit, propre à élever radicalement l’ambition créative des marques et à redéfinir leur storytelling.
Pour les directions marketing, l’enjeu est de passer d’une logique de « projet IA unique » (visant principalement des retombées Presse), au déploiement d’une véritable plateforme de marque scalable. Dès lors, l’IA devient l’infrastructure centrale qui permet à une grande idée de marque de s’adapter instantanément aux différences culturelles, aux canaux et à chaque point de contact du parcours client tout en respectant l’ADN de cette dernière. Une même vision peut ainsi être déclinée sous forme d’image fixe, de vidéo, de jeu ou d’expérience interactive dans le monde réel, permettant aux marques de capter l’attention dans un paysage média saturé.
Du côté de la relation aux artistes, le secret d’une campagne réussie réside dans la recherche constante d’un équilibre vertueux. D’un côté, il convient de poser fermement ce cadre structurant, cette toile de fond immuable. De l’autre, il faut savoir accorder une confiance totale aux créatifs pour qu’ils puissent s’approprier le potentiel poétique de l’algorithme et étirer l’ADN de la marque vers de nouveaux horizons. C’est précisément cette alliance unique entre le contrôle rigoureux du cadre et l’audace du lâcher-prise qui forge le succès créatif.
Comme le résume Antoine Berry Mouton, le rôle fondamental du marketeur est de définir clairement « l’ensemble des restrictions et des codes graphiques incontournables de l’entreprise » pour ensuite laisser l’artiste œuvrer librement. Accepter de donner une « carte blanche signifie faire pleinement confiance à la sensibilité de l’artiste ; pour nous, c’est le véritable Saint Graal ».
Derrière cette fluidité nouvelle se cache une réalité plus profonde, portée par la vision de partenaires technologiques comme Google : la démocratisation globale des outils de production par l’IA. En mettant la puissance algorithmique à la portée de tous, cette révolution réduit comme jamais l’écart historique entre l’imagination et la création. La promesse ultime de cette synergie entre L’Oréal et Google n’est donc pas de faire du volume à moindre coût, mais de libérer instantanément le génie humain. Elle est, comme le formule Olga Baranova, de transcender le réel pour « donner naissance à des univers inexplorés et à des narrations visuelles que nous n’avions encore jamais imaginées ».
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