David C. Edelman est un pionnier de la transformation digitale, conseiller de dirigeants et professeur à la Harvard Business School. Avec plus de 30 ans d’expérience, il pilote la croissance à l’intersection de la technologie et de l’expérience client.
Introduit il y a un an par le BCG et Google, le modèle des « 4S » (Streaming, Scrolling, Searching, Shopping) définit les piliers du parcours client moderne. Mais depuis, le rythme s’est encore emballé : ces comportements s’imbriquent désormais avec une telle vitesse que le parcours client se contractent, imposant aux marketeurs une refonte totale de leurs stratégies.
Le temps où le consommateur suivait un chemin linéaire (notoriété, considération, puis achat) est révolu. Aujourd’hui, les parcours intègrent plusieurs plateformes et sont multitâches. On bascule en un instant du pur divertissement à une intention d’achat concrète.
Le véritable tournant réside toutefois dans l’adoption de l’IA générative. Cette dernière agit comme un catalyseur : le consommateur peut désormais agir spontanément tout en menant des recherches approfondies, ce qui renforce la confiance dans ses achats. Concrètement, pour un achat réfléchi comme un lave-vaisselle, la décision devient plus rapide. Inversement, pour un produit banal comme une pastille de lavage, la recherche peut-être plus pointue sans pour autant perdre en rapidité.
La marque n’est plus une simple option dans un catalogue d’alternatives, elle doit s’imposer comme la réponse immédiate à un contexte spécifique.
Les premiers retours sur les usages du Search assisté par l’IA montrent que les utilisateurs formulent des requêtes beaucoup plus longues et descriptives qu’auparavant. Finis les simples mots-clés ; les utilisateurs partagent désormais un contexte, dictent leurs contraintes, expriment des préférences, une urgence, et parfois même une émotion. Ils ne se contentent plus de chercher, ils conversent. En face, les modèles de langage (LLM) analysent ces nuances pour synthétiser des réponses en temps réel. Ce qui demandait autrefois l’ouverture de dizaines d’onglets se résout désormais en quelques secondes.
Cette dynamique se propage à tout l’écosystème du commerce. Assistants conversationnels, outils spécifiques au retail, vidéo et réseaux sociaux s’entremêlent désormais au cours d’une seule et même session. La conséquence ? Un parcours client non seulement plus rapide, mais d’une nature radicalement nouvelle.
Ce changement ne modifie pas seulement les plans média. Il modifie les fondements de la concurrence. La marque n’est plus une simple option dans un catalogue d’alternatives, elle doit s’imposer comme la réponse immédiate à un contexte spécifique.
Quand le parcours se contracte, apparaître comme la « solution » devient le maître-mot
Un nouveau schéma s’impose désormais dans toutes les catégories de produits et services. Tout commence par une découverte au détour d’un scroll. Immédiatement, le consommateur bascule en mode exploration : il sollicite l’IA pour dénicher les meilleures options selon son budget, les conditions de livraison et ses critères personnels. Une courte vidéo de test ou un « unboxing » finit de le rassurer. L’acte d’achat se produit alors directement sur la plateforme, sans jamais interrompre le flux de navigation initial.
Ce phénomène de compression des étapes s’observe aussi pour des décisions plus lourdes : rénovation de l’habitat, voyages, santé ou services financiers. Dès que l’incertitude est élevée, les clients s’attendent à passer de l’inspiration à la certitude en un clin d’œil.
Il ne s’agit plus de vanter des caractéristiques techniques, mais de se concentrer sur le « job to be done » : comment la vie s’améliore et comment la complexité s’efface.
Dans cet écosystème, chaque maillon joue un rôle précis. Les plateformes sociales sont des nouveaux moteurs de découverte, particulièrement auprès des jeunes générations. La vidéo, de son côté, devient le socle de la réassurance en mettant le produit à l’épreuve du réel. Quant aux sites e-commerce et aux marketplaces, leur rôle dépasse la simple transaction : ils sont devenus des outils d’aide à la comparaison et à la décision finale.
En somme, le streaming et le scrolling ouvrent le champ des possibles ; la recherche (search) structure les options ; et le shopping se concrétise là où la confiance atteint son point culminant.
Repenser la façon de créer, capter et convertir la demande
Le tunnel de vente traditionnel s’efface au profit d’une nouvelle approche. Si de nombreuses équipes marketing visent toujours le triple objectif de créer, capter et convertir la demande, l’erreur classique est de les traiter de manière séquentielle. Dans un parcours condensé, ces trois étapes doivent s’opérer simultanément à travers les « 4S » (Streaming, Scrolling, Searching, Shopping) et s’exprimer dans un langage de « solution ».
Créer la demande : rendre le problème et la solution tangibles
Désormais, la demande surgit là où on ne l’attend pas : au détour d’un « vlog », d’une démo éclair, d’une mention dans un podcast ou d’une discussion communautaire. Plus que le canal, c’est le cadrage d’une situation et la promesse d’une issue favorable qui comptent. Prenons l’exemple de la marque Glossier qui a créé la demande en prônant « une beauté qui célèbre les vraies femmes, dans la vraie vie ». Les contenus générés par les utilisatrices et utilisateurs, les routines et le storytelling avant/après ont fait de la marque une solution contre l’insécurité et la complexité, et non une simple ligne de cosmétiques de plus.
Pour les responsables marketing, cela demande un changement de paradigme. Il ne s’agit plus de vanter des caractéristiques techniques, mais de se concentrer sur le « job to be done » (la mission à accomplir). Montrez comment la vie s’améliore et comment la complexité s’efface. Vos créations doivent démontrer un progrès réel, et non plus seulement une promesse abstraite.
Les consommateurs décrivent désormais leurs besoins avec beaucoup plus de précision. Cela oblige les marques à fournir des solutions d’une clarté absolue.
Les marques les plus performantes ne visent plus la transaction isolée, mais bâtissent de véritables écosystèmes dédiés à l’amélioration continue. L’exemple de Nike est, à cet égard, emblématique : via ses applications Training et Run Club, la marque intègre ses produits à un programme d’accompagnement, une communauté et une quête de dépassement de soi. Dès lors, la chaussure n’est plus un simple article de sport, mais l’outil central d’une solution de fitness globale.
Capter la demande : s’imposer comme la réponse au contexte
Capter la demande ne se résume plus à une simple bataille de mots-clés. L’enjeu est d’apporter la réponse la plus pertinente au moment précis où l’utilisateur expose sa situation.
Les consommateurs décrivent désormais leurs besoins avec beaucoup plus de précision. Cela oblige les marques à fournir des solutions d’une clarté absolue. Le contenu se doit d’être utile, spécifique et crédible : comparatifs, FAQ, guides « le meilleur pour...», tutoriels de réparation et politiques de retour transparentes deviennent indispensables. La profondeur est cruciale, surtout pour les produits complexes. Cette profondeur est cruciale, surtout pour les produits complexes pour lesquels les informations doivent dépasser les fiches techniques de base pour aborder les performances réelles, la durabilité et les éventuels compromis.
Ikea illustre parfaitement cette approche. Grâce à ses simulateurs et outils de planification, la marque permet de confronter un projet à la réalité de l’espace, du budget et du mode de vie. Elle capte ainsi la demande en levant un frein majeur : « Est-ce que cela va vraiment avec ma maison ? »
Cette approche impose de traiter les plateformes vidéo, les marketplaces et les forums comme des extensions naturelles de l’écosystème de recherche. Les clients « cherchent » partout où ils espèrent apprendre. Pour s’imposer, la cohérence est de mise sur tous ces canaux. La section « Wirecutter » (section dédiée aux recommandations de produits) du New York Times excelle dans cet art du captage contextuel avec des recommandations ultra-ciblées (« idéal pour les petits espaces », « idéal si vous avez des animaux de compagnie » ou « idéal pour les petits budgets »). Ces recommandations structurées rendent le contenu immédiatement exploitable, tant par les humains que par les algorithmes.
Face à cette nouvelle donne, de nombreuses équipes marketing adoptent l’« audit de réponse ». Pour leurs scénarios clients les plus fréquents, elles analysent ce qu’un utilisateur rencontre via la découverte sociale, la recherche vidéo, les fiches produits et les assistants IA. Dans un parcours qui se contracte, chaque lacune devient immédiatement visible.
Convertir la demande : éliminer les frictions au point de confiance maximale
La conversion ne doit plus être perçue comme la ligne d’arrivée d’un long voyage. Elle se déclenche dès que le seuil de confiance est atteint. Une étape qui survient désormais bien plus tôt qu’auparavant. Dans ce contexte, la friction reste l’ennemi numéro un : prix opaques, tunnels de paiement complexes ou politiques de retour floues sont autant de barrières qui alimentent l’abandon.
La marque doit être pensée comme la somme des signaux qui la rendent identifiable en tant que solution.
L’optimisation de cette étape est un travail de précision, souvent ingrat mais vital. L’opticien Warby Parker en a fait sa force : en proposant l’essayage à domicile et une transparence totale sur les tarifs, la marque lève les freins psychologiques avant même que l’acte d’achat ne soit initié. La confiance n’est plus une conséquence de l’achat, elle en est le moteur préalable.
Pour réussir, il est nécessaire de réduire le nombre d’étapes, de clarifier les conditions de livraison et de retour. Il s’agit de rapprocher l’acte d’achat du contenu qui rassure le consommateur. En proposant des points d’entrée à faible risque (essais, échantillons ou extension de garanties) les marques transforment la compression du parcours en une augmentation des taux de conversion enregistrent des gains significatifs.
La marque : bien plus qu’un simple argument de campagne
On oppose encore trop souvent « image de marque » et « performance ». Pourtant, la marque doit être pensée comme la somme des signaux qui la rendent identifiable en tant que solution. Qualité du produit, expérience client, avis, réputation communautaire et clarté du contenu : chaque élément nourrit la perception qu’en ont les personnes, mais aussi les algorithmes.
Dans un monde où les consommateurs formulent des requêtes complexes pour obtenir des réponses immédiates, les gagnants ne seront pas ceux qui crient le plus fort. Ce seront les marques capables de s’imposer naturellement comme la réponse idéale à un contexte donné.
Le parcours client n’est pas devenu plus « brouillon » : il s’est contracté et accéléré, exigeant désormais une clarté absolue. La question pour les marketeurs n’est plus seulement de savoir si vous avez la solution, mais si votre client parviendra à l’identifier instantanément.
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